La mémoire scellée
La Terre, année 70 après le grand effondrement, 2097 après J.-C.
Elle l’a trouvée ce matin, couchée sur le dos, le visage serein et le sourire aux lèvres.
Elle serre contre elle un parchemin.
Les autres, des dizaines, peut-être une centaine, elle les a placés dans des amphores en terre cuite pour les protéger de l’agression de l’humidité. Le papier n’existe plus. Il a fallu réapprendre à confectionner des supports pour écrire avec des moyens différents. Ces papyrus sont la mémoire d’un monde qui n’est désormais plus.
**
« Ma petite Astrid. Approche-toi. N’aie pas peur. Prends ce manuscrit délicatement dans tes mains. Il est rédigé en caractères tibétains. Cette vieille langue que je t’ai appris à parler et à écrire.
Ne pleure pas, voyons. L’heure a sonné au carillon de ma vie mortelle. Et quelle vie !
Hier soir encore, les souvenirs imprégnaient les pupilles de mes yeux fatigués, comme si les événements se déroulaient de nouveau devant moi. Ce n’est pas sans une certaine émotion que je me suis remémoré en songes la tragédie. Pourtant, aujourd’hui que ce n’est plus qu’un souvenir, j’ai presque envie d’en rire.
Tout a été anéanti. Il ne reste plus, à l’image de notre ego démesuré, que des vestiges de tours fabriquées en béton et en fer. D’avoir voulu atteindre les cieux, elles s’en sont effondrées.
Elles gisent éventrées. Leurs entrailles d’acier sont exposées à une postérité inutile. Les survivants, eux, sont retournés habiter dans les grottes, comme les premières femmes et les premiers hommes préhistoriques.
Des rescapés en quête d’un futur, s’il est encore possible. Voilà ce que nous sommes devenus !
Je me suis souvent posé cette question après l’apocalypse.
Est-ce qu’une civilisation qui arrive au paroxysme de son évolution est condamnée, comme une étoile au firmament, à brûler toute son énergie avant de s’éteindre ?
Les flots de sang, les souffrances, les incertitudes, la colère et la stupidité accrue, ainsi que la guerre sans merci, ont révélé que nos civilisations avaient terminé leur cycle de vie. Le temps était venu pour elles de mourir pour laisser la place à autre chose.
Mais à quoi ? À qui ? Et dans quel but ?
Comment te décrire l’avènement de la catastrophe sans évoquer ce qui n’a été au commencement qu’un infime murmure, une ombre sournoise dont personne n’a pris garde et qui s’est transformée petit à petit en ambition funeste ?
Le plus terrifiant ?
C’est que cette Fin n’a pas trouvé son origine en raison d’un astéroïde venu des confins de l’espace pour s’écraser sur notre belle Terre. Ou d’une pandémie créée dans je ne sais quel laboratoire secret. Ou encore de la colère d’un dieu jaloux !
Les êtres humains l’ont fait eux-mêmes, tels les enfants trop gâtés qui détruisent leurs jouets par caprice.
Le grand bouleversement n’est en fait qu’un long processus d’empoisonnement qui a duré près d’un siècle. Un poison si subtil que personne ne l’a décelé, même les plus instruits.
Aveuglé par leur propre arrogance, aucun pays occidental n’a vu venir la catastrophe. Lorsque leurs dirigeants ont enfin ouvert les yeux, il était trop tard !
Mes écrits ne sont ni un testament ni un évangile. C’est l’histoire des derniers soubresauts d’une bête agonisante. Je les ai entreposés à l’abri dans une grotte dont l’emplacement est indétectable pour celui qui n’y est jamais allé. En voici le plan.
Cependant, avant que tu ne commences ce voyage dans le passé de ta famille, je te mets en garde sur la violence de certains chapitres. Prends-les simplement pour ce qu’ils sont : la lutte éternelle entre le bien et le mal.
J’ai beaucoup hésité. Au moment où les rayons d’un soleil crépusculaire éclairaient les derniers instants de mon si long et sinueux chemin, j’ai ressenti le besoin de te conter une saga extraordinaire. Elle se confond avec ce que nous avons appelé l’ère de l’information. »
**
Astrid roule précautionneusement le legs de sa grand-mère.
Elle rentre à peine d’une expédition de reconnaissance. Soixante-dix ans après la catastrophe, des équipes quittent régulièrement le castrum pour rechercher d’autres groupes isolés dans le vaste monde.
C’est ainsi que, petit à petit, la communauté des survivants grandit avec l’apport de nouveaux arrivants.
Astrid n’attend pas l’aube pour partir.
Elle ajuste les sangles de son sac qu’elle n’a pas encore défait depuis son retour de mission. Elle glisse le plan roulé dans une poche intérieure doublée de cuir imperméable, et se munit d’un long couteau. C’est sa grand-mère qui le lui a donné. Elle lui a dit qu’il appartenait autrefois à un très grand guerrier. Elle ne s’en sépare jamais.
Au pont-levis, les gardes ne la questionnent pas. Astrid est connue pour son autonomie. Puis, elle se dirige vers l’est.
Le premier obstacle est la vallée des ossements. On surnomme cet endroit ainsi en raison des milliers de squelettes qui gisent à l’air libre, figés à jamais dans une fuite qui ne les amène nulle part, si ce n’est la mort.
De la mousse et des lianes recouvrent les ruines tordues par les explosions. Le vent siffle entre les structures comme une plainte éternelle.
Astrid connaît le chemin par cœur. Elle évite les zones instables. Certaines dalles de béton peuvent s’effondrer sous le poids d’un corps. Elle progresse en sautant de bloc en bloc, comme sa grand-mère le lui a appris enfant : « Ne jamais poser les deux pieds au même endroit. Toujours tester le sol avant d’y mettre ton poids. »
Elle se souvient de la voix de Dahoé, douce, mais ferme, pendant leurs entraînements dans les ruines, et se dit :
Elle savait. Elle savait que ce jour viendrait.
Au bout de la vallée, elle s’arrête près d’une fontaine naturelle qui jaillit d’une fissure dans le roc. L’eau est claire et légèrement salée. Elle remplit sa gourde et mord dans une galette de farine de blé.
Le plan indique : « Quand la vallée meurt, cherche le visage de pierre. »
Vers onze heures, Astrid lève les yeux vers un pic rocheux. À force de scruter la paroi, elle finit par le visualiser. Une formation naturelle qui, vue sous un certain angle, ressemble à un profil humain. Le nez est une saillie, le front une corniche et la bouche une fissure sombre.
La montée est rude. Les prises solides sont rares. Beaucoup sont incertaines en raison de la poussière qui s’est accumulée. Elle escalade lentement, teste chaque préhension avant d’y transférer sa masse.
À mi-parcours, elle s’arrête sur un relief étroit pour souffler. En contrebas, la vallée ressemble à un cimetière.
Elle pense à sa grand-mère. À ses mains ridées qui ont écrit ces parchemins pendant des décennies. À ses yeux qui ont vu tout ça se produire.
Pourquoi me faire lire tes mémoires seulement aujourd’hui ?
La question la hante depuis ce matin.
Voilà. C’est là.
C’est l’entrée.
Pas la vraie. Dahoé a été plus subtile.
Le plan précise : « Cet être de pierre ment. Cherche son ombre à midi. »
Astrid attend que le soleil soit à son zénith. Lentement, l’ombre de la figure de pierre se projette sur la paroi opposée, son nez révélant une seconde fissure, dissimulée derrière un rideau de plantes.
Tout est à recommencer.
Après une nouvelle heure d’effort, Astrid atteint enfin la crevasse. Elle écarte les lianes et se glisse dans l’ouverture.
L’obscurité l’engloutit d’un coup.
Elle se munit d’un bâton enduit de résine et l’allume avec son silex.
Le tunnel est étroit, si étroit qu’elle doit progresser à quatre pattes, l’obligeant à pousser son sac devant elle.
L’air est tempéré. Dahoé n’a pas choisi cet endroit au hasard. L’hygrométrie est idéale pour conserver longtemps des parchemins.
Après une vingtaine de mètres, là, devant elle, s’ouvre la grotte dans toute sa splendeur.
La caverne est vaste. Bien plus que ce qu’Astrid a imaginé. Le plafond se perd dans l’obscurité, percé çà et là de puits de lumière naturels qui laissent pénétrer des rais de soleil.
Alignées contre les parois, des jarres en terre cuite de toutes tailles. Certaines sont ornées de motifs tibétains, d’autres de nombres gravés. Chacune est scellée avec une cire de protection.
Une, décorée d’un lotus à huit pétales, se trouve exposée au centre sur un monolithe lisse.
Astrid l’ouvre avec mille précautions. À l’intérieur, des dizaines de rouleaux parfaitement conservés.
Elle s’assied en tailleur, le dos appuyé contre la paroi rocheuse, et se met à lire.
« Cette histoire commence avant ma venue au monde. Mon prénom est Dahoé. J’ai aussi porté celui de Samantha. Et avant encore un autre… »
1
La stratégie des Cinq éléments
« Astrid, je veux que tu comprennes que j’ai beaucoup hésité, mais au moment où les rayons d’un soleil crépusculaire éclairaient les derniers instants de mon si long et sinueux chemin, j’ai ressenti le besoin de te conter une saga extraordinaire. Elle se confond avec ce que nous avons appelé l’ère de l’information.
Cette histoire commence quelque part en Chine, bien avant ma venue au monde… »
Fleuve Yang-Tsé-Kiang, Chine, 1er octobre 1949
Les nationalistes de Tchang Kaï-chek ont perdu. Le fleuve charrie les preuves de leur défaite.
Une dictature en chasse une autre !
Le soleil couchant de cette agréable journée d’automne donne aux corps nus des deux hommes qui se baignent les reflets d’une sculpture en bronze patinée par le temps.
L’un d’eux est Mao Zedong, l’autre, son âme damnée, Zhou Enlai.
Le Grand Timonier flotte sur le dos, immobile, les bras en croix et les yeux mi-clos. Ses doigts effleurent la surface de l’eau. Sa respiration régulière imprime un mouvement de ballast à son corps dont on ne distingue plus que le visage au moment de l’expiration.
Il se rit de la sournoiserie des remous et de la traîtrise du courant. Il est le grand vainqueur. Il est celui qui a été choisi par les divinités. Il est invincible, immortel.
— Nous sommes les maîtres, maintenant, murmure-t-il. Et ce n’est que le commencement, mon cher Zhou.
Zhou Enlai ne répond pas. Il observe les nuages qui s’étirent au-dessus d’eux. Ils sont les messagers qui portent la nouvelle de leur victoire au monde entier.
Tout est éphémère et réversible en ce bas monde. Il en a pleinement conscience. Comme il a conscience de la nature profondément versatile du nouvel empereur de Chine qui se trouve à ses côtés. La frontière entre leur amitié d’aujourd’hui et la déchéance qu’il peut prononcer à tout instant contre lui n’existe pas. Il a compris depuis longtemps qu’il sera à jamais le serviteur de cet homme et qu’il convient de toujours lui obéir s’il veut rester en vie.
Puis, d’une voix bien moins confiante que celle de son maître, il dit :
— Je ne comprends pas ! Le peuple a faim. Les villes sont en cendres. Les nationalistes ne sont pas encore tous morts. Et toi, tu parles de… conquérir le monde ?
Mao rit et se redresse.
— Conquérir ? Non ! Nous n’aurons pas besoin de conquérir. Nous ferons bien mieux ! Nous ferons en sorte que ce soient nos ennemis qui nous ouvrent eux-mêmes les portes de leurs contrées pour nous accueillir.
Zhou bouge constamment, incapable de tenir en place.
— Explique-toi, s’il te plaît.
Mao a l’allure d’un dément.
— Sun Tzu a dit : « L’art suprême de la guerre est de soumettre l’ennemi sans combat. »
Zhou sent son cœur battre plus vite.
— Comment ?
Mao sépare chaque mot qu’il prononce comme le ferait un professeur à ses élèves pour qu’ils imprègnent bien la leçon qu’il leur donne.
— Laisse-moi d’abord te raconter l’histoire de la dynastie Song. Tu verras qu’elle contient toutes les clés de notre victoire future.
Zhou fronce les sourcils.
— Les Song ? C’est certes l’une des dynasties les plus brillantes, mais c’est aussi celle qui a duré le moins longtemps.
— Justement ! l’interrompt Mao. L’Histoire est notre meilleure professeure. Écoute bien.
Il commence son récit, les yeux perdus dans le lointain.
— Taizu, le premier seigneur des Song du Nord, appelé également « le grand Progéniteur », s’empara du pouvoir après avoir éliminé tous ses prétendants. Homme talentueux, il voulait construire l’administration la plus efficace jamais créée pour se concentrer pleinement sur sa fonction d’empereur. Pour cela, il institua un système d’examens destiné à détecter les hommes les plus capables, quelle que soit leur origine sociale.
— Oui, un système où le mérite serait la règle, commente Zhou.
— En apparence, oui, répond Mao avec un sourire énigmatique. Très rapidement, les meilleurs obtinrent des postes très élevés dans la hiérarchie et de grandes faveurs. Taizu décida alors de fonder un nouvel ordre public dans lequel les agents de l’administration auraient un statut supérieur à celui des autres strates de la société.
Zhou hoche la tête.
— Pour qu’ils soient fidèles à l’État plutôt qu’à leurs clans.
— Exactement ! approuve Mao. Cependant, voici où commence sa première erreur. Laquelle ?
Zhou réfléchit un instant.
— Il… leur donna trop de puissance ?
— Précisément ! s’exclame Mao en frappant de son poing droit la paume de sa main gauche. Ces hauts fonctionnaires devinrent très vite un véritable État dans l’État. Bien plus que de la puissance, ils s’emparèrent du pouvoir absolu. Ce nouveau corps, au sein duquel se trouvaient de très grands esprits, échappa à l’emprise de son créateur. Sans en avoir reçu le mandat, il s’octroya le rôle de gardien inamovible des mœurs et du service de la société.
— Et l’empereur laissa faire ? demande Zhou, incrédule.
— Pire encore, répond Mao en se rapprochant. Il commit une seconde erreur. Ne voulant pas dans son entourage d’adversaires qui pourraient revendiquer sa position, il décréta le « privilège yin » pour contrôler la noblesse.
— Le privilège yin ?
— C’est une mesure qui autorisait l’héritage perpétuel des postes à responsabilité au sein d’une même famille. Tu comprends les conséquences ?
Zhou écarquille les yeux.
— Les grandes lignées aristocratiques ont dû mettre la main sur tous les postes de la haute administration…
— Sans forcément en avoir les compétences ! complète Mao. Ce mécanisme de consanguinité eut pour effet de siphonner le recrutement de nouveaux fonctionnaires capables. L’administration de l’État s’affaiblit ainsi continuellement. Et, plutôt que de se concentrer sur les problèmes de défense de l’empire, les fonctionnaires préférèrent se focaliser sur les querelles intestines concernant les normes, les lois et… leur enrichissement personnel.
Zhou commence à entrevoir où Mao veut en venir.
— Ce n’est pas tout, poursuit Mao. Les descendants de cette nouvelle hydre poussèrent la réflexion encore plus loin. Ils instituèrent quatre strates d’échelle sociale desquelles les militaires furent purement et simplement exclus.
— Ils ont exclu l’armée ! s’exclame Zhou, stupéfait.
— Stratagème très brillant, ironise Mao, s’il n’y avait pas eu d’ennemis aux marches du royaume. Lorsque Kubilai Khan, petit-fils de Gengis, et ses Mongols se présentèrent du fin fond de leurs steppes, il n’eut que faire de l’argent de ces parvenus de Song.
Mao se tait un instant et seul le murmure du fleuve trouble la nuit tombante.
— Ils conquirent la Chine tout entière, conclut Mao d’une voix grave. Sans livrer une seule grande bataille. Parce que l’empire s’était effondré de l’intérieur.
Zhou déglutit. Il commence à comprendre.
— Et tu veux reproduire ce processus chez nos concurrents occidentaux ?
Mao sourit. Un sourire terrifiant.
— Pas reproduire, Zhou. Perfectionner. Les Song ont laissé leurs élites se corrompre par accident. Nous, nous allons le faire volontairement. Nous allons infiltrer leurs institutions, pervertir leurs administrateurs, dresser leurs propres élites contre leur peuple.
— Mais comment ?
— Nous utiliserons leurs propres forces contre eux, comme un judoka use du poids de son adversaire pour le jeter à terre. Pour cela, nous nous servirons des Cinq éléments du yin et du yang, mon frère.
Il lève alors sa main droite et énumère à l’aide de ses doigts les différentes phases de son projet d’anéantissement. Cet Occident maudit qu’il va bientôt désigner comme ennemi héréditaire de la Chine.
— En premier lieu : l’Eau. Nous nous infiltrerons comme la marée montante. Nous corromprons leurs écoles, leurs universités, leurs cercles de pouvoir. Nous ferons en sorte que leurs élites ne croient plus en rien, sinon en leur propre supériorité – qui sera, bien sûr, une illusion que nous aurons façonnée. Leurs fonctionnaires, leurs juges, leurs professeurs… tous seront nos enfants, sans même le savoir. Ils porteront nos idées comme on porte un virus sans symptômes, jusqu’à ce que le corps tout entier pourrisse de l’intérieur.
Zhou sent un goût de sang dans sa bouche.
— Ensuite : le Feu.
Mao referme un deuxième doigt.
— Nous attiserons leurs divisions. Nous soufflerons sur les braises de leurs haines ancestrales : riches contre pauvres, villes contre campagnes, hommes contre femmes, anciens contre modernes. Ils croiront qu’ils se battent pour la justice, alors qu’ils ne feront que se déchirer. Leurs rues brûleront de leur propre colère. Leurs lois ne vaudront plus que le papier sur lequel elles sont écrites.
Un troisième doigt se replie. La nuit s’épaissit autour d’eux.
— La Terre.
La voix de Mao est maintenant un chuchotement.
— Nous saperons leur confiance. Leurs dirigeants seront des pantins, leurs institutions des coquilles vides. Leurs peuples ne croiront plus en rien, ni en Dieu, ni en la patrie, ni même en leur propre avenir. Ils marcheront sur un sol qui se dérobe, et chaque pas les enfoncera davantage dans le néant.
Zhou sent déjà les effluves des victoires futures.
— Le Bois.
Mao écarte les bras, comme pour embrasser l’horizon invisible.
— Nous cultiverons leur décadence. Leurs artistes ne créeront plus que de la laideur. Leurs intellectuels ne seront plus que le relais de leur insuffisance. Leurs jeunes ne rêveront plus que de destruction comme seul idéal. Leurs démocraties deviendront des jardins empoisonnés, où chaque fruit sera amer, où chaque fleur sentira la putréfaction.
Il ne reste plus qu’un doigt.
— Enfin, le Métal.
Sa voix résonne comme un marteau qui façonne la lame d’un sabre sur une enclume.
— La discipline. La patience. L’acier froid de la volonté. Nous attendrons. Dix ans. Vingt ans. Cinquante ans. Un siècle. Peu importe. Le métal tranche, toujours. Quand viendra l’heure, quand leurs murs seront vermoulus, quand leurs armées ne seront plus qu’une idée, quand leurs peuples supplieront qu’on les délivre d’eux-mêmes…
Il ouvre en grand sa bouche pour forcer son sourire, dévoilant sa dentition en mauvais état.
— Alors, nous frapperons !
Zhou Enlai tremble d’extase.
— Et… par où commencerons-nous ?
— Par la France ! Ce pays arrogant, qui se croit encore la lumière du monde. Ces Français, avec leurs « Droits de l’homme », leurs philosophes, leur révolution…
Il crache dans le fleuve.
— Ils seront le premier domino que nous ferons basculer. Quand nous aurons fini avec eux, le reste de l’Occident tombera comme un fruit mûr.
Il se tourne vers Zhou. Ses yeux montrent qu’il a quitté momentanément son enveloppe humaine.
— Tu vas choisir trois dirigeants d’État amis. Les plus intelligents. Les plus impitoyables. Même s’ils nous sont supérieurs en puissance. Nous leur ferons exécuter le sale travail à notre place. Ils formeront avec moi la congrégation des Célestes. Leur œuvre…
Il désigne l’horizon, où les dernières lueurs du jour saignent dans la nuit.
— Elle durera pour l’éternité.
Zhou s’incline. Quand il relève la tête, Mao a disparu dans les ténèbres, comme s’il n’avait jamais été là. Seul le fleuve murmure encore, portant vers l’aval les échos d’un rire qui n’appartient pas à ce monde.
**
Mao a perdu toutes ses batailles. Sauf la dernière.
Les conséquences de sa mégalomanie ont été catastrophiques pour son peuple.
Son Grand Bond en avant ?
Entre dix et trente millions de morts.
Sa Révolution culturelle ?
Entre trois et cinq millions de victimes.
Pourtant, Mao n ’a jamais renoncé à mettre en œuvre son plan machiavélique.
Cependant, lui aussi était mortel. Il est décédé en 1976 sans voir son rêve de conquête mondiale se réaliser.
Depuis, c’est la congrégation des Célestes – ses héritiers idéologiques –, qui exécute sa volonté comme une mission divine.
Quant à moi, je suis née cinquante-deux ans plus tard, au moment où ses descendants interprètent déjà l’air des trompettes de l’apocalypse.

