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Une bibliothèque part en fumée

La Terre, année 70 après le grand effondrement, 2097 apr. J.-C.

Le soleil et la lune, dans son premier croissant, sont présents tous les deux dans le ciel, signe d’une attention particulière envers l’une de leurs protégées. La communauté s’est rassemblée pour honorer la mémoire de Dahoé.

Une vaste grotte à flanc de paroi accueille la cérémonie funéraire. Cette cavité fait partie d’un dispositif complexe constitué de centaines de lieux d’habitation. Ces niches murales évoquent une colonie de merles à plastron. Des escaliers taillés à même la roche calcaire permettent d’accéder à ces logements aériens.

Le site se dresse en un aplomb abrupt qui domine une large rivière aux eaux tumultueuses. Des bouleaux de l’Himalaya bordent son lit.

Des torches enduites de sève de ces conifères, placées à intervalles réguliers, éclairent l’espace de la caverne d’une lueur tout juste suffisante. Leurs fumées répandent des arômes musqués qui masquent pour un temps l’odeur de pierre humide. Les respirations cadencées des participants créent un souffle collectif assez puissant pour faire vaciller les flammes de ces flambeaux.

Des stalactites et stalagmites, colonisées par des algues bioluminescentes, diffusent un halo bleuté fluorescent. Une allée centrale large de deux mètres mène jusqu’à la dépouille de Dahoé. Elle est allongée, inclinée, sur une civière en sapin maintenue par un support en granit. Son corps est emmailloté dans un drap blanc qui laisse son visage apparaître.

Les gens viennent l’effleurer respectueusement en signe d’au revoir et déposent une petite fleur séchée de leur choix, dans le calme et le recueillement, sans pleurer – comme elle l’aurait voulu. Puis, chacun rejoint sa place dans l’ordre inverse de son ancienneté : les aînés au fond de la grotte, les plus jeunes devant, tous tournés vers elle. Les enfants de moins de dix ans n’assistent pas à cet adieu.

« La mort est l’unique force qui met les humains à égalité. Accompagnons ceux qui nous quittent et célébrons la vie qui continue » était sa phrase favorite.

Seule une femme déroge volontairement au protocole. Elle est assise au premier rang : c’est Astrid. Elle resplendit dans sa robe en toile blanc crème.

La multitude entonne des chants joyeux a cappella. C’est le moment qu’elle choisit pour se lever. Elle invite les jeunes à la rejoindre et à porter Dahoé vers le lieu de crémation installé près de la rivière.

**

Dehors, sur la berge, un cercle s’est formé autour du bûcher rituel. Les morts sont brûlés pour éviter la propagation de virus. Ils ont assez fait de dégâts comme cela.

Astrid saisit la torche que lui présente une fille. Elle met le feu aux fagots secs. Le brasier consume lentement l’enveloppe charnelle de Dahoé. Les dégradés de couleurs vives des flammes qui dansent devant ses yeux l’hypnotisent, tout comme les bouts de bois qui craquent et la mélodie jouée par une harpiste et une flûtiste de pan, cet instrument au son si envoûtant que Dahoé adorait.

Ses pensées cheminent inexorablement vers l’antre secret de sa mamie. Elle se remémore les premières lignes du parchemin qu’elle a lu il y a trois jours.

Grand-mère, le 11 septembre 2001, vingt-six ans avant le cataclysme, tu es apparue dans un des nombreux enfers de cette planète. Le monde a entamé, ce jour-là, sans s’en douter, sa longue descente continue vers la destruction.

C’est Anil et Dichen qui te trouvent langée dans ton couffin, sur la rive du lac Manasarovar. Ils te prénomment Dahoé, « le reflet de la lune », t’élèvent et t’aiment comme leur propre fille.

À plusieurs centaines de kilomètres de là, un grand chef spirituel, le dalaï-lama, te voit dans une de ses visions. Il comprend que tu es une enfant surnaturelle, mais il n’arrive pas à distinguer si tu es venue pour sauver ou détruire l’humanité.

Il envoie Jigmé, son compagnon de tous les combats, à ta recherche. Cependant, un autre individu connaît ton existence. Il possède le pouvoir de lire l’avenir dans les os de vierges sacrifiées. Le jour, il est le colonel Yuan Gang. La nuit, il est Qiling, le Serpent jaune, le cinquième des quatre Célestes – une communauté secrète, créée en 1949 par Mao Zedong, qui tisse patiemment la toile d’un nouvel ordre mondial.

Leurs visages sont dissimulés sous les masques d’animaux mythiques de la Chine ancestrale. Ils attendent que les graines de la subversion semées par leurs prédécesseurs éclosent et affaiblissent suffisamment les sociétés des États démocratiques occidentaux pour passer à l’action. Ce que je ne comprends toujours pas, c’est pourquoi Qiling conserve pour lui le mystère de ta naissance.

Dans un même temps, en France, Gratien Laporte, haut fonctionnaire, intègre une organisation secrète qui porte un nom cocasse : « Les Marionnettistes ». Cette organisation occulte administre et oriente, hors de tout contrôle légal, les politiques publiques malgré les décisions prises par les élus, qui engagent l’avenir du pays. Il devient leur champion pour accéder un jour à la présidence de la République.

Dichen et Anil t’offrent sept années de bonheur, pendant lesquelles ils t’enseignent l’importance de la liberté et la nécessité de la défendre, quoi qu’il en coûte. Le 16 mars 2008, tu découvres que le prix en est effectivement exorbitant. Yuan Gang, général gouverneur du Tibet, alias Qiling, met fin à ce bonheur familial en tuant Anil sous tes yeux. Dichen et toi êtes déportées dans des endroits différents.

C’est alors que commence pour toi un parcours initiatique qui te révèle la face la plus sombre des êtres humains, mais aussi que la lumière brille toujours, même dans la noirceur la plus opaque. C’est dans le plus improbable des lieux de souffrance – la mine de Takana en Afghanistan – que tu reprends espoir avec l’assistance de Jigmé, qui t’a enfin trouvée, et Sonam, une gamine espiègle et débrouillarde, prisonnière comme toi.

Vous refusez de mourir et vous vous évadez. Jigmé tue Gol Jan et son fils Ahmad, deux talibans pour lesquels la vie n’avait que peu de valeur. Puis, il te confie à Samuel, un capitaine de l’armée française qui t’a sauvée lors de l’intervention de son commando.

Avec son amie Amandine qui deviendra son épouse, ils deviennent tes parents adoptifs. Tu t’appelles désormais Samantha et c’est en France, au sein de ton nouveau foyer, que tu élabores ta vengeance. Tu trouves ainsi le moyen, après une brillante scolarité, d’intégrer les services secrets.

Je comprends mieux maintenant pourquoi tu nous serrais si fort dans tes bras. Pourquoi tu nous racontais des histoires tous les soirs. Pourquoi tu nous apprenais à regarder les étoiles. Tu nous as préparés à faire face au pire. Comme Jigmé et Samuel te l’ont enseigné.

De minces fumerolles se dégagent des braises. Astrid s’approche et, à l’aide d’une petite pelle, dépose avec délicatesse les poussières de Dahoé dans une amphore en terre cuite. Une collation clôt cette journée. Dahoé est l’unique sujet des anecdotes que les gens racontent. Ensuite, c’est la vie elle-même, ou plutôt la survie, qui reprend son cours.

Astrid n’y tient plus. Elle n’a qu’une hâte : se vouer pleinement à la lecture du papyrus. La voilà qui part, comme à son habitude, au lever du jour, serrant contre elle les restes de Dahoé.

Elle installe sommairement son campement en arrivant dans la grotte et répand une poignée de cendres dans la salle – consacrant ainsi ce lieu secret en sanctuaire. Elle se dirige ensuite vers l’urne placée sur l’autel et en retire le document devenu l’objet de toutes ses attentions. Elle respire un grand coup et, sans plus attendre, se replonge dans le récit de la vie de sa grand-mère.

« Les États membres de l’Union européenne finassent encore sur le format d’une défense commune pendant qu’à l’Est les forces militaires sont régénérées régulièrement par de la chair fraîche. Leurs dirigeants repoussent aux calendes grecques les allocations budgétaires nécessaires à la construction de ce projet essentiel. On se dispute toujours sur les mesures à adopter pour contrer les Russes.

Pourtant, à la surprise générale, les Ukrainiens ont réussi à contenir le premier assaut en 2022 et à tenir seuls ou quasiment seuls jusqu’en 2026. Ils ont payé un lourd tribut pour sauver leur nation pendant ces quatre années. Ils savent que, s’ils veulent la paix, ils devront céder bon gré mal gré les oblasts[1] occupés par l’envahisseur.

Leurs alliés se sont indignés de cette agression tout en priant que les poitrines des soldats des “Zbroyni syly Ukrayiny[2]” soient un rempart solide pour éviter que celles de leurs enfants les remplacent.

En France, on émet toujours un nombre record de directives contradictoires et absurdes. Qui peut croire qu’un simple document de papier avec un tampon officiel suffit pour rétablir une situation qui ne peut plus l’être ? Le bon sens, pour celui qui a la volonté de se battre, veut que plus aucun ne soit lu. La machine administrative, au paroxysme de la folie, décide d’augmenter encore sa cadence au-delà de ce qui est imaginable pour le cerveau humain.

Mao apprécie très certainement cette situation dans le confort éternel de son mausolée. Son plan secret pour affaiblir l’ennemi de toujours, l’Occident, fonctionne à merveille. Ses descendants et adorateurs n’ont plus qu’à se baisser pour ramasser, presque sans effort, les fruits de son labeur passé.

Les regards et les énergies se tournent vers la menace à l’Est, tandis qu’une, bien plus existentielle, s’est déjà infiltrée au cœur même de notre territoire national. »

 

[1] Région administrative.

[2] ZSU : Forces armées ukrainiennes.

De la théorie à la pratique sans transition

Paris, France, 12 janvier 2026, 5 h 30 du matin

Malgré l’urgence, je m’attarde volontairement sous la douche. Mon dos appuie en permanence sur le bouton-poussoir. Mes pensées s’envolent dans la vapeur de l’eau chaude qui transforme pour un temps la pièce en hammam.

Le voilà le moment. Je l’attends depuis si longtemps, avec un sentiment mêlé d’impatience et de crainte. Cette fois, nous y sommes. Allez, ma belle ! Pars rencontrer ton destin sans esprit de recul. De toute façon, il est trop tard pour faire machine arrière.

Je rejoins Samuel dans la voiture.

— C’est quand tu veux. Je t’enverrai un faire-part la prochaine fois pour te prévenir et te laisser le temps de te préparer.

— Oui, papa.

Samuel conduit en silence. Ses mains sont crispées sur le volant. Il est ailleurs. Je ne suis même pas sûre qu’il regarde la route. Je le connais. Il calcule. Il évalue. Il anticipe. Ses lèvres bougent imperceptiblement. J’ai l’impression d’y lire des nombres.

Quinze ans. Quinze ans que je traque un prénom et un nom : Yuan Gang. Je ne lui en ai jamais parlé. Je sais que cet homme obsède Samantha jusqu’à en déclencher des cauchemars. Depuis 2009, année où nos chemins se sont croisés pour ne plus faire qu’un, je cherche sans relâche l’assassin de ses parents. Tout ce que j’ai pu obtenir sur lui, c’est une fonction : gouverneur militaire du Tibet.

J’ai consacré ma carrière d’agent secret à combattre les attaques sournoises des Chinois contre nos intérêts vitaux, avec l’espoir de trouver un signe, aussi infime soit-il, qui m’oriente vers une piste crédible. Hormis une photo en uniforme à Lhassa, c’est le néant. Il s’est évaporé dans l’immensité intersidérale. Cet individu semble n’avoir jamais existé.

Des petites bulles ont bien remonté de temps en temps des profondeurs pour éclater à la surface. Seul un initié, comme moi, pouvait en comprendre la signification. Un court article paraît dans un journal chinois en 2021 : « Un chien qui ramène à son maître une clavicule humaine au cours d’une promenade. Mars 2023, en Russie, la découverte par des éboueurs du corps d’une gamine auquel il manque une partie de la charpente de l’épaule. Septembre 2024, une nouvelle victime, dans un terrain vague de la banlieue de Pékin, porte les mêmes stigmates. »

Une intuition me susurre de chercher la signification de ce type de mutilation. Je trouve un commencement de réponse auprès d’un scientifique chinois, le professeur Chén, spécialisé dans les croyances ancestrales de ce pays.

Au cours de notre entretien, il me précise :

— On a pratiqué des offrandes humaines à une époque reculée au cours de la dynastie Shang, 1600 et 1046 avant notre ère. Les tombes royales d’Anyang regorgent de centaines de squelettes décapités ou démembrés rituellement.

Il fait glisser vers moi une reproduction d’inscription oraculaire. Son doigt désigne un idéogramme ancien. Ce qui vous intéresse, c’est ça :

— 骨祭 — Gǔ jì : le sacrifice osseux. Les empereurs prélevaient certains os pour les brûler et lire l’avenir dans les craquelures. Les clavicules en ce temps-là étaient particulièrement prisées.

Je sens mon pouls s’accélérer.

— Pourquoi les clavicules en particulier ?

Le professeur, devant ma curiosité pour l’histoire de son pays, me répond avec enthousiasme :

— Selon certains textes ésotériques, la clavicule est le pont entre le cœur et l’esprit. Cet os relie le souffle vital à la volonté. En le brûlant, on libère l’âme du sacrifié et on la lie à un objet.

L’excitation du limier, qui sait qu’il vient de découvrir un indice essentiel, m’envahit.

— Quel genre d’objet ?

— Des talismans, des armes, des bijoux : collier, bague, bracelet.

Je ne mesure pas encore l’importance de ce détail, mais je suis certain de tenir un commencement de piste crédible…

À cette heure, les autoroutes de banlieue sont désertes ou presque. Nous roulons à tombeau ouvert pour rejoindre les lieux du crime. J’en profite pour lui poser les questions qui me brûlent les lèvres et le ramener à l’instant présent.

— Samuel, qui t’a prévenu de ce dossier sensible ?

— Une personne qui dispose de mon numéro de téléphone crypté alors que c’est supposé être impossible. Voici le message qu’il m’a envoyé à quatre heures ce matin :

« Bonjour, Samuel. Je suis désolé de vous réveiller à cette heure indue, mais une affaire urgente au 12, rue de Fleurus, dans le VIe arrondissement, réclame toute votre attention. Cela ne peut pas attendre. Signé : le sorcier. »

Je m’enfonce profondément dans le fauteuil en cuir de la voiture. Ma mâchoire se contracte. Mes yeux se plissent. Je sens dans tout mon corps l’afflux d’une rage destructrice, car je déchiffre, sans que l’on ait besoin de me l’expliquer, qui est la personne qui se dissimule sous ce pseudonyme.

— Il est revenu. Ce ne peut être que lui !

— Conserve ton sang-froid, Samantha. Ne te laisse pas submerger par les émotions et ton envie de le tuer. Pour l’instant, je pense comme toi, mais cela reste à confirmer. Si c’est bien lui, nous devons comprendre pourquoi il a choisi ce moment pour reprendre contact et quelle en est la signification.

Nous nous garons à cheval sur le trottoir à une cinquantaine de mètres de notre destination. La rue s’ouvre comme une parenthèse silencieuse dans le tumulte parisien. Étroite, bordée d’immeubles en pierres claires, la pollution inhérente à une ville de plusieurs millions d’habitants a miraculeusement épargné ses façades. Elle respire le calme et diffuse l’aisance financière des personnes qui vivent ici.

Nous enfilons chacun un « buff [1]» de couleur peau qui masque nos visages jusqu’au nez. Samuel ouvre le coffre de la voiture et y prend un sac en toile qui contient gants, lampes, étuis de prélèvement et appareils photographiques.

Une porte cochère sombre, ornée d’une serrure électronique en laiton usé, nous accueille. Samuel met à peine trente secondes pour casser le code de l’entrée. Le hall est magnifique. De petites mains s’échinent chaque matin, avant le réveil des occupants, pour faire resplendir le damier noir et blanc du sol en marbre et la cage d’escalier à rampe en fer forgé vert. Cependant, aujourd’hui, ce ne sont pas les employés habituels qui ont effectué le ménage.

La loge de la concierge est éteinte, le rideau est tiré. Il y a deux jours, madame Vasquez a bénéficié d’une gratitude opportune, sous forme d’un billet d’avion et de subsides financiers pour rendre visite à sa famille au Portugal. Elle n’a pas posé de questions. Elle a cru qu’un des propriétaires lui faisait un présent pour son travail et sa fidélité. Quelle femme malléable, cette madame Vasquez !

Nous montons discrètement les trois étages en nous aidant de la rampe d’escalier pour gravir les marches trois par trois. Première porte à droite, ça y est, nous y sommes. Une plaque en cuivre brillant précise l’identité et la fonction de l’occupante : « Anne Moreau – magistrate à la Cour des comptes. »

Samuel enfile ses gants. Je fais de même. Avant de pénétrer, il ouvre un flacon d’huile de wintergreen et m’invite à m’en déposer deux gouttes sous les narines. Je grimace en me les appliquant. J’ai l’impression de me faire un shoot qui me compresse instantanément les sinus.

— Tu as les tripes bien accrochées, Samantha ? me demande-t-il d’un air détaché. Je préfère te prévenir. Il semblerait que la brutalité de la scène ait de quoi soulever les intestins.

— Ne t’inquiète pas, j’ai déjà survécu à des situations bien pires.

Sans tenir compte de ma remarque, il ajoute :

— La porte est entrouverte.

Nous sortons nos flingues et nous nous infiltrons dans le logement. Le produit qui enduit la peau de mes lèvres supérieures n’arrive pas à masquer totalement l’odeur particulière qui règne à l’intérieur. Je hume une composition parfumée de viande grillée au barbecue et de sang.

L’appartement est conforme à la stature professionnelle de la victime : une succursale d’une bibliothèque nationale. Du parquet au plafond, ce ne sont que livres rares reliés. Des meubles de grande valeur et des gravures d’art chinois complètent joliment l’agencement de son logis. Tout est parfaitement en ordre.

Excepté le corps !

Anne Moreau est couchée sur le ventre près de la fenêtre qui donne sur la cour intérieure. Une partie de son dos est ouverte.

Les côtes sont écartées à l’identique des sacrifices auxquels s’adonnaient les Vikings pour lire l’avenir dans le cœur de leurs prisonniers.

Ce supplice manque de précision chirurgicale. Tout est grossier. On a prélevé sommairement l’os de sa clavicule. Ceux qui ont pratiqué cette opération n’ont fait preuve d’aucune finesse. Ses vêtements sont déchirés. Sa peau est labourée de profondes entailles. Les paumes de ses mains sont orientées vers le ciel, dans une dernière supplique adressée à Dieu ou à sa mère. On a arraché tous ses ongles.

Je m’approche avec précaution. Je force mon esprit à se concentrer sur la recherche d’éléments, plutôt qu’au martyre qu’a vécu cette pauvre femme. Quelqu’un a brisé méthodiquement ses doigts dans des angles impossibles.

Je constate tout de même à la trace blanche laissée sur sa peau bronzée artificiellement par des ultraviolets qu’il manque une bague à son annulaire gauche.

— Bravo, Samantha, me dit Samuel. C’est un indice important.

Je lève ensuite sa tête avec respect.

Je suis en apnée.

On a tranché la gorge de gauche à droite. Les commissures de ses lèvres sont découpées jusqu’aux lobes de ses oreilles. Ce sourire fabriqué me pétrifie. On lui a également arraché la langue. C’est maintenant son chat, blotti dans son panier, qui s’amuse avec. Les yeux d’Anne sont ouverts. Ils cherchent sans doute une réponse à ce déchaînement de violence.

La scène m’impressionne.

Comment un être humain peut-il infliger une telle souffrance à son semblable ?

Samuel, lui, est impassible. Il photographie chaque détail, chaque angle, chaque mutilation.

— On l’a torturée longuement avant qu’elle meure, me précise-t-il.

— As-tu une théorie sur qui a bien pu commettre ces atrocités ?

— J’ai bien une petite idée. Certaines mafias russes sont adeptes de ce type de mise à mort.

— Pourquoi s’acharner de la sorte sur cette pauvre femme ?

Il ne me répond pas et se dirige vers la cuisine ouverte où les tueurs se sont essayés à l’art culinaire des grillades. Il observe la scapula sous toutes les coutures en prenant soin de ne pas y toucher et m’adresse cette remarque :

— Aucune inscription ne figure sur l’os.

— Cela a une grande importance ?

— Capitale ! Au risque de te décevoir, ceci n’est pas l’œuvre de notre sorcier, mais d’une autre entité.

— Ce qui en langage pour enquêtrice débutante veut dire ?

— Qu’un affrontement impitoyable est déclaré et que tous les coups sont permis ! Vois-tu, Samantha, ce n’est pas un simple meurtre ! C’est un message d’une limpidité absolue pour celles et ceux qui sont ses destinataires.

— Qui sont ?

— Ce sera tout l’objet de nos recherches !

Nous nous regardons sans dire un mot.

Il range son appareil. Il balaye la pièce d’un œil aguerri une dernière fois et m’ordonne :

— Prélève un maximum d’échantillons, et disparaissons.

Nous faisons quelques kilomètres quand l’odeur matinale du café et des viennoiseries nous incite à nous arrêter pour prendre un petit déjeuner dans un troquet. Nous effectuons le point de cette journée qui commence à peine et s’annonce déjà riche en imprévus.

 

[1] Tissu élastique polyvalent utilisé aussi bien en tour de cou qu’en cagoule.

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