« On veut bien tuer mais non mourir. Or l’acceptation de la guerre c’est l’acceptation de la mort. Et l’acceptation de la mort n’est possible que si tu t’échanges contre quelque chose. Donc dans l’amour. »…
« Celui qui emprisonne et exécute c’est aussi qu’il rejette les fautes sur autrui. Donc qu’il est faible. Car plus te voilà fort plus tu prends les fautes à ta charge. »
Antoine de Saint-Exupéry, chap CXXVI. Citadelle[1]
[1] Saint-Exupéry, A. (1948). chap CXXVI. Citadelle. Gallimard
Nous célébrons en cette année 2024, le 70e anniversaire de la fin de la Guerre d’Indochine.
En cette ère troublée de début de XXIe siècle, des prodromes d’affrontement à l’échelle planétaire se font plus fréquents mois après mois. La paix obtenue de si haute lutte par nos Anciens et que nous avions crue éternelle en France et en Europe vacille sous les coups de boutoir de dictateurs belliqueux et les premières conséquences du changement climatique. Elle fut préservée tant bien que mal par la quatrième génération du feu hors de la Terre charnelle au cours des nombreuses opérations extérieures depuis la fin de la Guerre d’Algérie. Nos concitoyennes et concitoyens découvrent aujourd’hui avec le conflit en Ukraine l’importance de disposer d’armées bien équipées et entraînées. Anesthésiés par les discours sur le dénouement de l’Histoire dans la période qui a suivi la chute du Mur de Berlin, celles-ci et ceux-ci n’ont pas voulu entendre, par morgue, paresse ou innocence coupable, les récits de nos aïeux, qui eux connaissaient le prix exorbitant en vies humaines qu’il est nécessaire de payer pour espérer demeurer en liberté. Les cigales hautaines et bien pensantes ont, en conscience et mépris, épuisé jusqu’à la lie les dividendes de la paix au détriment des générations futures. Au moment où les certitudes des pacifistes de tous bords s’effondrent les unes après les autres, il me semble important de prendre un moment pour écouter avec attention l’un des derniers témoins de la fin de la 2e Guerre mondiale et de la Guerre d’Indochine et de mettre en perspective son épopée, qui est aussi celle de la France, avec l’actualité internationale de notre temps.
Ce sont les aléas de la vie qui m’ont amené dans le département de la Nièvre pour y terminer ma carrière. C’est le hasard qui m’a fait rencontrer André Segond, marsouin aux 23e et 21e régiments d’infanterie coloniale, de 1948 à 1951, puis caporal-chef au 2e bataillon thaï de 1952 à 1954, pendant le conflit indochinois.
André connaît le prix des indécisions politiques, des mauvais choix stratégiques et des erreurs de tactique.
Initialement, je voulais juste retranscrire son témoignage pour en garder une trace. Ancien militaire du rang, il a participé au côté de ses frères d’armes vietnamiens à l’écriture des pages les plus glorieuses de la légende du Corps expéditionnaire français en Extrême-orient (CEFEO). Fait prisonnier au commencement de son second séjour en Indochine, il porte toujours, à quatre-vingt-quatorze ans, les stigmates des épreuves et des sévices qu’il a subis dans les camps du Viet Minh. Or, je me suis aperçu au fur et à mesure de nos entretiens, que ce n’était pas uniquement son expérience de détenu qui était intéressante à relater, mais toute sa destinée, de son enfance jusqu’à nos jours.
Ses deux missions en Indochine font partie intégrante d’un ensemble plus complexe qui l’a dépassé, s’est entremêlé et s’est entrechoqué. Sa vie a été intimement liée à cette période de l’histoire commune de la France et du Vietnam.
Le défi personnel que je me suis fixé est de retracer l’odyssée extraordinaire du caporal-chef André Segond sans tomber dans le piège du pathos qui autorise les avis subjectifs ni du récit romancé qui rend les souffrances plus supportables aux lecteurs ni dans le jugement partial de celui qui écrit longtemps après les faits et qui pense avoir tout compris mieux que ceux qui les ont vécus. Mon but est de rechercher les enseignements les plus précieux pour les partager avec vous, jeunes et moins jeunes, civils et militaires.
L’histoire unique du Monsieur que je vais vous raconter se compare à une légende. Toutefois, une légende c’est une chanson de ménestrel qui glorifie l’héroïsme, c’est un film hollywoodien des années cinquante sans goutte de sang où l'acteur qui joue le rôle principal l’emporte toujours à la fin.
Dans les lignes qui vont suivre, pas de musique, pas d’effets spéciaux, pas d’illusion, seulement le souhait de vous faire ressentir, ne serait-ce qu’un court instant, les coups quotidiens qu’André a reçus durant toute son enfance. L’odeur pestilentielle des dépouilles des soldats Morts pour la France loin de chez eux que l’on charrie, sans aucun respect, de trou en trou à la saison des moussons, l’oubli, le désespoir et les blessures au corps et à l’âme.
Et malgré toutes ces épreuves, sa volonté farouche de surpasser tous les chocs en assumant ses choix et en gardant un amour infini pour sa patrie.
J’ai perçu très vite en écoutant André, par des détours sinueux dont seule la destinée a le secret, que sa première partie de vie mène inexorablement, inéluctablement, vers les camps de prisonniers de guerre du Viet Minh et in fine dans celui qui porte le numéro 113. J’ai alors compris qu’il ne s’agissait plus d’énumérer simplement une succession d’évènements biographiques, mais bien de compter ce qui a amené à l’affrontement entre deux jeunes Français que tout divise, leur origine sociale, leur éducation et leurs convictions sur l’existence.
C’est l’histoire d’une confrontation entre deux volontés !
Les deux protagonistes s’opposent dans un combat psychologique et physique implacable. Georges est commissaire politique et adjoint du responsable du camp numéro 113, mais dans les faits, par la doctrine intrinsèque au parti communiste, il est le vrai chef de ce camp et André est son prisonnier.
André est un rescapé !
Pas seulement un survivant, il est LE survivant par excellence !
Pourtant, je suis convaincu que si l’on transposait son histoire de nos jours, aucun professeur d’école, aucun psychiatre ou quelque personne que ce soit ne parierait un kopeck sur ses chances de s’en sortir. Aucun bookmaker ne miserait sur lui dans ce jeu de hasard mortifère duquel bien peu sont revenus vivants. L’existence d’André de son enfance jusqu’à nos jours, synthétise tout ce que l’Homme produit de grandeurs et de bassesses individuelles et collectives. De cette confrontation fondamentalement humaine, entre Georges et André, nous pouvons tirer de nombreux enseignements.
Pas le choix !
Je dois entrer dans l’antre de la bête !
M’intéresser enfin à ce conflit oublié et à son atmosphère de l’époque. Comprendre comment un garçon ordinaire en apparence peut muer en tortionnaire et comment un jeune, qui a moult occasions de mal tourner, devient une belle personne. Pour cela, je dois compulser de nombreux ouvrages. Lire, même les recueils que l’on prend du bout des doigts en se pinçant le nez, mais indispensables à la bonne connaissance des choses. Finalement, peu de témoignages ont été rédigés dans les deux camps sur cette tragédie.
Je sais, au crépuscule de ma carrière militaire, qu’il est facile de donner des leçons, de tirer des conclusions rapides sur les erreurs qui ont été commises par ceux qui nous ont précédés. Je sais aussi que l’on apprend autant des réussites que des échecs de nos Anciens pour peu que les parents et les grands-parents veuillent bien trouver le temps de les raconter aux nouvelles générations afin de ne pas tomber de nouveau dans les pièges sans cesse répétés de l’Histoire de l’humanité.
Je sais également qu’il est très délicat de définir à l’avance comment évoluera véritablement la personnalité d’un enfant.
Sera-t-elle vertueuse ?
Sera-t-elle détestable ?
Derrière les anges d’aujourd’hui se cachent peut-être les démons de demain et réciproquement.
Ne pas trancher, mais comprendre !
Ne pas juger, mais chercher un point d’observation qui m’élève au-dessus des passions, des haines, des vexations, de l’indicible, de la colère, des combats politiques, des idéaux. Ne pas juger, mais réussir à presser le fruit de l’âme humaine pour en obtenir son plus substantifique éther.
Dans quel but ?
En m’appuyant sur le témoignage d’André, j’espère vous montrer les éléments qui, par agrégations progressives et continues, grandissent l’Homme vers la lumière dans les situations les plus obscures ou l’abaissent vers le mal et l’opprobre alors qu’il est persuadé d’accomplir le bien. Je souhaite également vous faire prendre conscience que rien n’est écrit d’avance dans la construction d’un être humain.
L’existence ressemble à une course d’endurance. Ceux qui occupent les places de tête en début d’épreuve ne sont pas forcément ceux qui franchiront la ligne d’arrivée parmi les premiers. Comme l’a composé l’académicien Jean d’Ormesson dans son poème « le train de la vie[1] » : « le succès est d’avoir de bonnes relations avec tous les passagers pourvu qu’on donne le meilleur de nous-mêmes. On ne sait pas à quelle station nous descendrons. Donc vivons heureux, aimons et pardonnons ! Il est important de le faire, car lorsque nous descendrons du train, nous devrions ne laisser que de beaux souvenirs à ceux qui continuent leur voyage… ».
Ainsi, quand j’écris que l’on peut être à la fois un héros de la Première Guerre mondiale et un être ignoble avec sa nouvelle épouse et le fils qu’il vient d’adopter, ce n’est pas un sacrilège de lèse-honneur du guerrier. C’est un cri du cœur — ne fermons pas les yeux et agissons pour protéger les enfants et les femmes maltraités —. La France a abandonné ses soldats dans les bras de la Mort là-bas en Indochine. Ce n’est pas de la politique, c’est un fait. Un Français a choisi de passer à l’ennemi. Il a participé à une œuvre de crime de masse de prisonniers de guerre. Alors, je vous laisserai vous faire votre propre opinion. Cependant, je vous prendrai par la main et je vous susurrerai à l’oreille qu’il n’existe pas de génération spontanée de tortionnaire. J’appellerai votre attention sur les similitudes que nous observons aujourd’hui avec certains de nos jeunes adultes qui se radicalisent. J’espère également vous permettre de mieux comprendre la responsabilité de certaines idéologies politiques ou religieuses dans ce mécanisme.
Le général de Gaulle écrivait « il n’y a qu’une fatalité, celle des peuples qui n’ont plus assez de forces pour se tenir debout et qui se couchent pour mourir. Le destin d’une nation se gagne chaque jour contre les causes internes et externes de destruction ».
Recouper les informations et en tirer les leçons pour le présent, pour la jeunesse, pour tous ceux qui aiment la paix et l'harmonie. Montrer que si l’époque est différente, la nature humaine, elle, a peu évolué. Voilà comment je souhaite relater la vie d’André Segond, petit gars de la Nièvre né à Saint-Benin d’Azy en 1930 qui a choisi de servir son pays et ses valeurs quelque part en Indochine, au sein de l’infanterie coloniale, de 1948 à 1954.
André a beaucoup à nous apprendre. Mais pour cela, faut-il encore prendre le temps de s’asseoir pour l’écouter.
C’est une chose difficile à l’ère du mouvement perpétuel et de l’éternel énervement.
Au moment où la Russie mène une offensive d’envergure sur le sol ukrainien, l’histoire d’André nous démontre aujourd’hui plus que jamais l’importance de nous préparer ensemble à faire face au pire.
Aussi, j’aimerais que vous puissiez en lisant ce qui va suivre, essayer de vous mettre un moment à sa place et que vous vous demandiez : « et si demain c’était moi ? Serais-je capable, alors qu’il ne demeure qu’une infime lueur d’espoir, de m’élever et de combattre par amour pour mon pays, sans rien en attendre en retour pour que nos enfants puissent vivre dans un monde libre ? ».
Enfin, en toute humilité, j’émets le souhait que ce livre puisse vous convaincre d’apporter une modeste pierre à la construction collective permanente de cet édifice qu’est notre belle Nation française dont l’esprit de défense et le devoir de mémoire sont deux des principales clés de voûte éternelles.
[1] Jean d’Ormesson, J. (2009). L’enfant. Héloise d’Ormesson.

